David Rault, la voix locale du festival : “Si jamais on se plante sur un mot, tout le monde en parle.

Natif de Caen, David Rault, 44 ans, cinéphile, est l’un des traducteurs officiels au festival du cinéma américain de Deauville depuis 2000. Les festivaliers le retrouvent chaque année sur la scène du CID pour présenter les films de la compétition et traduire les propos des réalisateurs et acteurs présents.

 

david fault

 

Quelle est votre formation?

Au départ, je voulais devenir dessinateur de bandes dessinées. Cela a toujours été mon truc. Je dessinais sur les murs de la maison au grand bonheur de mes parents… Mon père me ramenait des kilos de BD du comité d’entreprise de son entreprise de l’époque. J’ai été bercé par Gotlib, Fluide glacial et Pilote.

Mais, je n’étais pas plus doué que ça.

 

Oui mais ça s’apprend…

En effet, et c’est pourquoi je suis entré aux Beaux-Arts à Caen. Mais cela ne m’a pas plus du tout. Les profs de l’époque s’aimaient beaucoup eux-mêmes et enseignaient aux élèves de faire la même chose qu’eux, c’est-à-dire pas grand chose d’utile dans la vie. Et à l’époque quand on disait, j’aime la bande dessinée, on nous regardait comme si on était un débile un profond. Après un an, j’ai arrêté.

 

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite?

Comme j’aimais bien l’anglais, j’allais régulièrement à New York, j’aimais cette ville, je me suis dit, je vais faire une fac d’anglais à Caen. ça ne m’a pas plu. Je m’ennuyais. Je n’ai pas appris grand chose. Au bout d’un an, j’ai changé pour faire art du spectacle cinéma à Caen. Cela ne l’a pas fait. Je me suis dit on va arrêter là.

 

Au bout d’un an également?

Oui, il me fallait un an pour comprendre que ça ne m’allait pas. Depuis l’âge de 17 ans, je partais régulièrement à New York. Et en 1996, je me trouvais là-bas avec des amis qui étaient en train d’utiliser quelque chose que je ne connaissais pas du tout : Internet!

 

C’étaient les débuts, en effet.

En France, ça n’existait pas. Je ne connaissais que le Minitel. Là on pouvait changer les typos, les couleurs. Ils m’ont appris à faire des sites Internet. J’ai appris le code HTML. Et comme à la base j’étais graphiste, j’ai pu apprendre relativement vite.

Fin 1996, je suis rentré en France. J’étais à Caen, je m’ennuyais. J’ouvre le journal et là il y avait une publicité pour une société qui fournissait une connexion Internet. C’était la toute première société qui proposait cela à une époque où personne ne savait ce qu’Internet voulait dire.

Je suis allé les voir à Caen. Ils étaient dans un appart. Je leur ai dit : est-ce que vous cherchez quelqu’un pour faire des sites Internet? Même eux ne savaient pas en faire. Ils m’ont embauché tout de suite et je suis resté six ans dans cette boîte.

 

Elle s’appelait comment?

CPOD Provider. Conseil performance objectif développement…

Du coup, les premiers sites Internet de Normandie et en France, c’est moi qui les ai faits. J’ai fait le premier site de la ville de Deauville, le premier site du festival de Deauville…

 

Le premier site du festival de Deauville date de quand?

1997 ou 1998. J’étais venu proposer au festival de leur faire le site. Ils ont accepté. Ils nous ont mis dans une petite salle dans le CID. On faisait des photos, etc. Et j’ai sympathisé avec la personne qui s’occupait des traductions des conférences de presse, Waguih Takla. C’était quelqu’un d’extrêmement talentueux et sympathique. On allait régulièrement chez lui et un jour il nous a dit qu’il avait un projet pour faire un CD Rom interactif et nous demandait de travailler avec lui sur la partie technique. En août 2000, on est chez lui. Il vient me voir en aparté et me demande si cette année, je pourrais faire la moitié des présentations et des conférences de presse à Deaville avec lui car il n’aurait pas le temps de tout faire.

 

Vous avez accepté aussitôt?

Je n’avais jamais fait ça. J’avais des facilités avec l’anglais mais c’est tout. Je m’apprêtais à lui dire jamais de la vie. Mes amis m’ont pris à part et m’ont dit que je devais le faire, même si ça ratait au final. Alors, j’ai accepté. La première chose que j’ai faite, je suis allé acheter un costard car je n’en avais pas. Tout d’un coup je me suis retrouvé sur la scène du CID, cela a été un choc! Ma toute première prestation c’était pour le film “Girlfight” de Karyn Kusama (avec Michelle Rodriguez présente cette année au festival, NDLR). Je flippais, mais je ne m’en suis pas trop mal sorti. Pour les conférences de presse pareil. Comme j’étais hyperstressé, le stress a fait que je me souvenais de chaque mot que la personne avait dit. Finalement, je me suis dit : je peux le faire.

 

Et le Public System Cinéma vous a gardé à la suite de cela…

Ils m’ont proposé de présenter le festival de Gérardmer, et puis par la suite tous les autres. J’ai fait à peu près 150 festival pour le Public System à Beaune, à Gérardmer, à Marakech, à Cannes…

 

Et Deauville, les festivals américain et asiatique.

Tout à fait.

 

Votre premier souvenir du festival américain en tant que spectateur?

Cela devait être en 1996. Il y avait Depardieu, De Niro, ils avaient fait une animation avec le costume de Robocop, mais la personne l’avait mal mis et du coup c’était ridicule.

 

Aujourd’hui, c’est vous qui choisissez de présenter les films de compétition plutôt que les avants-premières ?

Non, je fais ce qu’on me dit de faire. Je ne fais pas partie de l’organisation en amont. J’arrive la veille du festival à Deauville et jusqu’à ce jour-là je ne fais absolument rien pour Deauville. Depuis sept ou huit ans, je m’occupe plus spécifiquement des films de la compétition et des documentaires.

 

Et depuis cette année, vous assurez les commentaires du tapis rouge…

Ce n’est pas depuis cette année. Cela doit faire quatre ans que je fais ça. Depuis deux ans, le tapis rouge a sa forme qui va rester pour quelques années : Jennie est présente sur le tapis et de mon côté j’assure la voix off.

 

Voyez-vous tous les films avant le festival ?

Je vais annoncer un petit secret : je ne vois aucun film.

 

Ah bon, ça ne se voit pas…

Merci. Cela fait quinze ans que je n’habite plus en France. Logistiquement parlant, je ne peux pas voir les films avant. Pendant le festival, il y a plus de dix ans, j’essayais de voir les films de la compétition et juste avant le générique de fin je courais à la salle de conférence de presse. Mais c’était super fatigant. En plus, pour voir un film il faut que je sois détendu. Là ce n’était pas possible, je suis trop tendu.

Et puis à l’époque où j’essayais de voir les films avant, je me suis rendu compte que lors de la conférence de presse, ça ne m’aidait pas tant que ça. Que j’ai vu le film ou pas, c’était à peu près pareil.

Ce que je fais, par contre, je vais sur Internet, voir les résumés, les interviews, etc. Je vois les questions qui reviennent quasiment tout le temps. Et au final, personne ne se rend compte que je n’ai pas vu les films, les réalisateurs eux-mêmes ne s’en aperçoivent pas.

 

Les films qui passent, vous avez envie de les voir après?

En fonction du retour, de la personnalité du réalisateur, des réponses en conférence de presse, je me fais un choix dans ma tête. Quand je rentre chez moi, j’aurai une liste de liens fournis par les producteurs et je téléchargerai deux ou trois films pour les voir à tête reposée. Là j’ai très envie de regarder “A Ghost Story”, “The Rider” et “Mon copain Dahmer” qui m’ont l’air d’être franchement bien. Je connaissais la bande-dessinée.

 

Vous êtes fan de l’auteur?

Fan non mais s’il n’étais as venu au festival, je ne l’aurai sans doute jamais vu. Donc, j’étais content qu’il soit là!

 

Quelle est la personnalité présente à Deauville qui vous a le plus marqué?

Al Pacino. Chez les réalisateurs, je dirais Steven Spielberg. C’est toujours impressionnant de le voir et de l’entendre parler. Sidney Lumet, bien que le souvenir soit compliqué pour moi. J’ai vraiment souffert. Pendant la conférence de presse ça s’est très bien passé. Par contre pendant l’hommage c’était plus compliqué. Il y avait deux pupitres sur la scène du CID, un pour lui un pour moi. Et le mien était en retrait d’à peu près 50 centimètres. Ce qui fait que quand j’étais debout derrière mon pupitre, je le voyais pas. En plu sil n’y avait pas de retour son. Ce qui fait que la sale entière a compris ce qu’il disait, moi non. Et quand il s’est arrêté de parler il y a eu deux ou trois secondes de silence. Les gens ont commencé à me regarder. J’ai été obligé de me mettre à ses côtés et de lui demander de répéter. C’était horrible!

Il faut savoir que quand on traduit bien pendant deux, trois, quatre ans, c’est normal. Mais si jamais on se plante sur un mot, tout le monde en parle.

 

On l’a vu dans le journal local.

Oui, j’ai vu. Cela fait partie du jeu. Ce n’est pas grave.

 

Quand vous traduisez vous prenez des notes?

Je pourrais le faire sans note, comme quand la personne parle sur scène. Par contre, en conférence de presse, comme ce qu’on est en train de se dire est plus important et que je n’ai pas envie de trahir la pensée des gens, je prends des notes. Je prends un mot par phrase et, en général, cela revient. Au moment où je suis censé traduire, tout revient et j’essaie de garder la même intonation, la même gestuelle pour retranscrire au plus près. Mais, vingt minutes après la conférence de presse, si je reprends mon carnet et que je vois les mots, impossible de me souvenir.

 

Vous avez une mémoire plus auditive que visuelle?

Je ne sais pas. Peut-être un peu plus auditive. J’ai tendance à oublier les visages plus facilement.

 

En dehors des festivals, vous ne travaillez pas pour le Public System, je crois.

J’ai un statut d’indépendant. Je suis traducteur interprète. Je vis en Allemagne mais je travaille principalement en France. Ma société est en France. Avec le Public System ce sont des contrats par festival. Je travaille aussi sur des événements de cinéma à Paris, des avants-premières. En avril, j’ai fait celle de “Fast and Furious” au Grand Rex, en juillet, j’ai fait l’avant-première de “Dunkirk” à Paris et à Dunkerque.

Le reste du temps, j’écris des livres de typographie, car je suis prof de typographie. J’inteviens dans des écoles d’art. J’ai écrit six livres. J’en prépare un en bande dessiné. Je suis également graphiste. Par contre, les sites Internet j’ai arrêté.

 

Traduisez-vous d’autres langues que l’anglais?

Non. je parle d’autres langues mais pas suffisamment bien pour être interprète. Je connais un peu de japonais, de turc, d’allemand.

 

Etes-vous cinéphile?

Oui vraiment. Je vois plus de films américains.

 

Vous vivez aux Etats-Unis?

Non je ne vis plus aux Etats-Unis mais en Allemagne. Je vois plus de films américains, parce qu’il y a plus de films américains qui sortent.

 

Votre goût naturel vous porte-t-il vers le cinéma américain?

Non, il va vers les bons films d’où qu’ils viennent. Cela fait longtemps que j’essaie de me faire une liste de mon top dix des films que je peux voir soixante fois sans me lasser. C’est assez éclectique. Il y a cinq ou six films américains, des films français, japonais… J’ai vécu au Japon, j’ai une tendance à aimer les films japonais. J’ai vécu en Turque par contre je n’aime pas trop ce cinéma qui est particulier.

 

Pouvez-vous nous citer des titres de films de votre top 10?

Il y a forcément un Kubrick, “Shining” sans doute, sacré chef-d’oeuvre! Il y a aussi un Lynch. J’hésite toujours entre “Mulholland Drive” et “Lost Highway”, l’un des deux sera dans le top trois et l’autre dans le top dix. Et dans le top trois, il y a ce film vraiment drôle mais plus complexe qu’il n’en a l’air : “Un jour sans fin” (de Harold Ramis).

 

Si je récapitule, vous avez vécu aux Etats-Unis, au Japon, en Turquie et aujourd’hui en Allemagne?

Le Japon un an, la Bulgarie six mois, mais en termes de ressenti c’était plus vingt-cinq ans – , les Etats-Unis neuf ans, la Turquie douze ans et l’Allemagne cela fait même pas un an.

 

Qu’est-ce qui vous pousse à vivre dans ces pays?

L’envie, souvent les femmes. Par contre ce qui m’en fait partir, ce sont souvent les catastrophes. Par exemple New York, ce sont les attentats du 11 septembre, la Turquie c’était le coup d’état.

 

Revenez-vous régulièrement en Normandie?

Non, une ou deux fois par an. Le temps passe, on vieillit. Je vais être papa en février, forcément, je vais moins voyager.



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