Massoumeh Lahidji, traductrice officielle du festival : «J’aime beaucoup la Normandie»

massoumeh lahiji

 

Rencontre avec Massoumeh Lahidji, traductrice officielle du festival du cinéma américain de Deauville. D’origine iranienne, elle maîtrise cinq langues et se dit passionnée de cinéma.

 

Connaissiez vous Deauville avant le festival?

Je connais bien la Normandie mais pas Deauville. Je connais bien la Seine maritime. Quand j’étais petite et que je vivais en Iran, j’ai fait ma première colo à Pourville-sur-Mer, à côté de Dieppe. J’avais cinq ans et on m’a envoyée d’Iran à Pourville. C’est un souvenir magique. Je suis venue vivre en France quelques années plus tard et je suis retournée là-bas. Quand j’étais étudiante, je passais beaucoup de temps à Dieppe, en vacances. J’aime beaucoup la Normandie.

 

Depuis quand travaillez-vous pour le festival du cinéma américain?

Depuis 2008. Dès le départ, j’animais les conférences de presse.

 

Auparavant, vous étiez au festival de Cannes?

Je suis toujours au festival de Cannes, c’est compatible.

 

Comment avez-vous commencé à traduire dans le milieu du cinéma?

Je me destinais à faire du sous-titrage. Ce qui m’intéressais c’était de traduire des films et sur le plan théorique de réfléchir à la question des langues au cinéma. Par hasard, j’ai commencé à travailler comme interprète dans un premier festival, puis dans un autre et puis à La Quinzaine des réalisateurs, à Cannes…

 

Quel était ce premier festival?

Les rencontres Henri-Langlois, à Poitiers, un festival de cinéma d’école. Je faisais un stage dans ce festival. Puis très vite j’ai travaillé à Toronto. Et une fois que j’ai fait la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, c’est devenu mon métier, d’une part dans des festivals et d’autre part avec des cinéastes.

 

Sur des tournages?

Oui et aussi en amont sur des scénarios. Des cinéastes qui sont amenés à travailler dans d’autres langues que la leur. Car le cinéma devient extrêmement mondialisé et par nécessité polyglotte.

 

Combien de langues parlez-vous?

Professionnellement, je parle cinq langues : le français, anglais, espagnol, italien, persan. Le persan est ma langue maternelle. Le français aussi, pour ainsi dire. De formation, je suis hispaniste et angliciste. Comme n’importe qui en France, j’ai étudié deux langues. J’ai fait mon cursus académique en espagnol. L’anglais est venu après, car au cinéma tout se fait en anglais. J’ai vécu au Canada. L’Italien, c’est venu par la force des choses quand j’ai travaillé sur un film en Italie, mais je n’ai pas de diplôme universitaire en italien.

 

Les langues, c’est quelque chose de naturel pour vous?

Oui, je suis née dedans. Ma famille est très monolingue, mais j’ai grandi dans deux langues. Ma famille a eu la curiosité, dès la maternelle, de me mettre dans une école où on apprenait une autre langue que celle qu’on parlait à la maison. J’ai grandi en Iran et j’allais dans une école française. Cela aurait pu s’arrêter à deux langues.

 

Où vivez-vous en France?

J’ai vécu plus de trente ans à Paris et maintenant je vis à Montpellier.

 

Dans le cadre du festival de Deauville, avez-vous votre mot à dire quant au choix des personnalités que vous traduisez?

J’exprime mes souhaits. Nous sommes deux à faire ce travail : David Rault et moi. La tendance est que David fasse les films de la compétition et moi les hommages et les premières. Mais c’est bien de changer aussi. Je n’aime pas les choses rigides. Comme je travaille dans plusieurs festivals, il y a des cinéastes que je connais, que je suis. Je travaille avec eux.

 

Avant chaque rencontre, j’imagine que vous vous préparez en regardant les films de la personne pour qui vous allez être l’interprète?

Oui, c’est un vrai travail. Comme un journaliste, on peut bluffer si on n’a pas vu le film, mais autant changer de métier. Quel est le sens de ce travail si ce n’est pas le plaisir de partager un moment de vérité avec un être? C’est comme ça que je le perçois. Aujourd’hui, j’ai découvert une réalisatrice, je ne la connaissais pas. J’ai passé un moment en lisant sur elle, en essayant de me glisser dans son univers. L’intérêt c’est d’être la petite souris dans le monde d’un réalisateur ou d’un acteur, d’un être humain quel qu’il soit.

 

Avez-vous réussi à mener vos recherches sur les langues dans le cinéma, comme vous le souhaitiez?

Non. Je le fais dans ma t^te mais je n’ai pas eu le temps de faire ma thèse. Je continue de réfléchir disons.

 

Sur ce festival, avez-vous des souvenirs marquants depuis 2008?

Ce qui me reste : quand je me surprends dans mes a priori absurdes, comme le fait de croire que les acteurs ne sont pas des gens très intéressants et que les réalisateurs le sont. Ce qui me reste c’est quand je ne m’atendansi pas à trouver une personnalité intéressante et que finalement, j’ai passé un très bon moment avec cette personne.

 

Vous pensez à quel acteur?

A Harvey Keitel avec qui j’ai trouvé des moments d’une vérité, d’une poésie, d’une générosité magnifiques. J’en ai encore la chair de poule. Ou encore Orlando Bloom, un gars que je ne connaissais pas. Je découvre un autre cinéma. Le cinéma d’auteur américain je connais bien. Je râle quand ils me font faire des hommages et des premières car ils me font travailler sur des films commerciaux que je ne verrai pas. Par exemple, Harry Potter, Daniel Radcliffe, demain, je ne connais pas. J’ai plein de devoirs ce soir.

 

Vous n’avez pas lu les livres?

Non, ce n’est pas mon monde. Mais cela vous oblige à mettre votre nez dans un univers qui n’est pas le vôtre.

 

Les personnalités vous les fréquentez aussi en off, pendant le festival?

Je peux, mais je ne le fais pas. Tout m’est donné pour passer un moment avec eux. Beaucoup de gens dans ce milieu font ça, mais je ne le fais pas. J’aime bien garder l’authenticité, la beauté de cet instant. je n’ai pas envie avant de boire une coupe de champagne avec eux. Après non plus, ce n’est pas ma façon de faire. Si vraiment, je les croise dans la rue, je suis polie, je dis bonjour. Pour moi, ce n’est pas une façon de fréquenter des stars. J’ai un travail précis, j’arrive pour faire mon travail et après il est terminé.

 

Dans votre façon de travailler, vous aimez laisser parler avant de traduire, sans prendre de note. Pourquoi?

Si je ne fais pas ça, l’objet de ce moment devient la traduction. La personne parle en fonction du fait qu’on va le traduire alors qu’il s’adresse à une salle et ce qui compte c’est que la parole soit fluide. Si vous exigez d’un pauvre bonhomme à qui l’on adresse une question et pour qui c’est déjà assez difficile de répondre, de s’arrêter toutes les phrases, toute l’attention est focalisée sur la traduction. Alors que la traduction, on devrait l’oublier. Les gens perdent le fil, lorsqu’ils disent traduisez ce morceau là et je continuerai après. En réalité, ils oublient toujours ce qu’ils voulaient dire. Par expérience, je veux que la personne parle naturellement, comme si les gens dans la salle le comprenaient.

Après, comment je fais? Je ne sais pas. Je me suis entraînée à me concentrer. Je ne retiens pas, je comprends.

 

Sur quoi est-ce que vous vous concentrez?

Sur le sens et le ressenti. C’est pourquoi j’ai l’idée d’une certaine fraîcheur. Je travaille avec des artistes, pas avec des marchands ou de politiques. Ce ne sont pas des données ni des informations, mais nue émotion, une sensation, un instant de vérité. Si vous n’avez pas vu le film avant, c’est absurde, car vous devez vous accrocher aux mots qu’il dit. Comme j’ai vu le film dans la salle avec lui, c’est une rencontre, quelque chose de fragile, impossible à préparer, comme une petite bulle qu’il veut transmettre aux personnes qui viennent voir son film. J’essaie du mieux possible à souffler sur la bulle. Je ne peux rien faire de plus que ça.

 

Vous ne prenez pas de notes, pourquoi?

Cela m’encombre sur une scène. Je préfère retenir le mots clés, car ce n’est pas de l’écrit. Ce sont des idées. Il y a des gens, peut-être que ça les aide de prendre des notes. Mais, pour moi, avoir un papier et un crayon, cela m’encombre, ce la me déconcentre.

 

Avez-vous une mémoire auditive?

Non car ce n’est pas du son pour moi. Enfin peut être que si. Des gens disent que je retiens comme une musique. Je ne sais pas trop et je préfère ne pas savoir.

Récemment, j’ai vu un spectacle de voltige, de Yann Bourgeois, avec des gens du cirque et je trouvais que ce que je faisais était très proche de ce que je faisais, sur le plan de la concentration.

 

Cela veut dire que vous pouvez-vous casser la figure?

Certainement, si vous oubliez ce que la personne vient de dire.

 

Cela vous est arrivez de rater un moment?

Non, cela ne m’est pas encore arrivée. Il m’est arrivée de faire des erreurs ou d’oublier un mot, mais on retombe sur ses pattes. C’est drôle, car des comédiens de théâtre m’ont dit que ça leur fait ça aussi : vous vous réveillez le lendemain et il y a un mot qui vous vient, c’est précisément le mot que vous aviez oublié la veille.

 

Quel film de la sélection avez-vous particulièrement aimé?

Je ne les ai pas tous vus. Le Todd Solondz m’a bouleversé. J’ai pensé longtemps à ce film.



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