Carol : Rooney Mara désarmante d’émotion contenue

"Carol" de Todd Haynes. Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler.
"Carol" de Todd Haynes. Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler.

Si le film avait été baptisé “Thérèse” au lieu de “Carol”, il aurait gagné en subversion sans perdre de sa force romanesque. Le prénom de la fameuse sainte associé à une histoire d’amour transgressive dans l’Amérique puritaine des années 50, voilà qui aurait fait parler. Peut-être même les frères Coen lui aurait-il décerné la Palme d’Or lors du dernier festival de Cannes. Le jury a préféré “Dheepan” mais a salué, à juste titre, la performance extraordinaire de Rooney Mara.

Non, elle n’interprète pas le rôle titre. Ce privilège revient à la star australienne Cate Blanchett dont la carrière a été relancée par Woody Allen et son pétillant “Blue Jasmine” (2013). Carol Aird, la quarantaine, est une bourgeoise aux tenues extravagantes, une mère aimante et une épouse en rupture. Son apparence et sa manière d’être en public évoquent à la fois Cruella des “101 Dalmatiens” et un travesti qui se donne beaucoup de mal pour paraître très féminine. Le mix peut sembler curieux. Mais ce qui compte c’est le contraste absolu avec l’autre protagoniste, la discrète et innocente Thérèse interprétée par l’actrice caméléon, Rooney Mara.

On l’avait découverte, l’espace de quelques minutes mais ô combien essentielles, dans “The Social Network”, en 2010, dans le rôle de la jeune femme qui largue Mark Zuckerberg. Ce dernier ayant eu l’idée de créer Facebook pour se venger d’elle.

Rooney Mara dans "The Social Network" de David Fincher.
Rooney Mara dans "The Social Network" de David Fincher.

Puis, elle a étonné le monde entier en reprenant le rôle de Lisbeth Salander, après Noomi Rapace, dans l’adaptation américaine de “Millenium” signée David Fincher. Sauvage, distante, sexy, imprévisible et inquiétante, sa version de Lisbeth était impossible à cerner tant il reflétait de facettes différentes. La mise en scène hyper nerveuse de Fincher accentue cette sensation de volatilité du personnage.

millenium

Todd Haynes – le réalisateur trop rare de “Loin du Paradis” et de “I’m Not There” son dernier avant “Carol” (2006) – transforme l’actrice new-yorkaise de 30 ans en jeune fille bien sage (coiffure d’écolière avec la frange et le serre tête, pas de maquillage) et discrète. Elle dit oui à tout et se laisse porter par une vie banale entre son job de vendeuse dans un magasin de jouets à New York et un jeune homme, Richard qui répète à l’envie qu’il l’aime et qu’il veut l’épouser.

Après un long plan fixe sur une grille symbole d’obstacle et d’interdit, le film démarre sur un passage-clé de l’intrigue. Evidemment, on ne le sait qu’une fois la boucle bouclée. Mais là où le scénario se montre malin c’est dans sa façon de nous raconter une histoire différente de celle que l’on s’attendait à voir. “Carol” est en réalité moins l’histoire d’un amour interdit (lesbien) au regard des codes sociaux et moraux d’une Amérique puritaine, qu’une étude de l’émergence du sentiment amoureux avec ses conséquences : comment il transforme l’individu de l’intérieur ainsi que son rapport aux autres en bien ou en mal. Cette épreuve initiatique concerne bien sûr la jeune et naïve Thérèse qui découvre la puissance de ce sentiment pour la première fois. Mais, elle affecte en réalité aussi Carol, la femme d’expérience, ainsi que le prouve le dénouement.

carol 1

Nonobstant l’exubérance du personnage-titre, le ton du film, avec un travail remarquable sur la photographie, est bien plus à l’image du trouble intérieur de Thérèse : contenu jusqu’au seuil de l’implosion. Il suffit d’observer les yeux de Rooney Mara pour comprendre et ressentir le séisme émotionnel enfoui de son personnage.

carol 2

A l’inverse, Carol, plus extravertie, semble plus difficile à cerner… jusqu’au dénouement final. Femme émancipée, y compris sexuellement, Carol voit-elle en Thérèse une proie facile ? Ce flirt tout en non dit mais aux intentions clairement sexuelles, n’est-il qu’un jeu pour Carol? Une tentation d’autant plus alléchante qu’elle est interdite par les hommes ? Ou bien est-ce plus profond et donc plus dangereux encore? Car Harge, son mari, incarné  avec justesse par Kyle Chandler (”Zero Dark Thirty”, “Le Loup de Wall Street”), est bien déterminé à ne pas laisser partir son épouse. Et pour cela, il appuie là où ça fait mal (la garde de leur enfant).

Qu’elle le veuille ou non, Carol ne peut s’extirper sans heurts de la réalité pour partir vivre un conte de fées avec Thérèse. Alors, plus qu’un film d’amour, “Carol” est, à mon sens, un vibrant hymne à la liberté (de choisir ou pas).



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