12 Years a slave : Illustration efficace et étouffante d’une déshumanisation

 

"12 Years a Slave" de Steve McQueen, avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Paul Dano, Benedict Cumberbatch, Brad Pitt. (DR)
"12 Years a Slave" de Steve McQueen, avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Paul Dano, Benedict Cumberbatch, Brad Pitt. (DR)

Je suis étonné par le nombre de personnes, au cinéma mais aussi dans les médias, qui n’osent pas prononcer le titre du nouveau film de Steve McQueen : “12 Years a slave”. Ce n’est pourtant pas si compliqué : Twelve years a slave (prononcé sleïve). En tous les cas, pour pleinement profiter de cette histoire et vivre intensément le suspense, il est plus que conseillé de ne rien savoir, donc de ne pas lire la suite de ce texte, et même d’oublier le titre!

 

Le titre, qui signifie “esclave pendant douze ans”, était déjà celui de l’ouvrage autobiographique signé Solomon Northup, qui a inspiré le film. L’ouvrage est paru aux USA en 1853, soit peu après la fin de cette période de 12 ans relatée dans le livre. Autant dire que l’intitulé dévoile trop d’indices quant à l’issue. Et ce, d’autant plus, que le film est réalisé avec la volonté de mettre le spectateur à la place du protagoniste, qu’il soit tout aussi désorienté, qu’il expérimente viscéralement ce processus implacable de déshumanisation, cette plongée en enfer interminable et insupportable dans sa violence physique (les scènes de flagellation et de torture) et morale (un homme séparé des siens), qu’il se pose la question fatidique : comment cela va-t-il finir?

 

 Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch et Paul Dano.
Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch et Paul Dano.

 

L’histoire de Solomon Northup est celle d’une terrible injustice doublée d’un crime contre l’humanité. Nous sommes en 1841. Solomon est un musicien afro-américain, relativement aisé, qui vit librement avec sa femme et ses deux enfants, à New York. Du jour au lendemain, il se retrouve privé de cette liberté et de son identité (il se fait appeler Platt), enlevé à l’insu de ses proches, par des marchands d’esclaves et clandestinement emmené en Georgie, où il est vendu successivement à divers riches exploitants agricoles (coton, canne à sucre, bois).

 

Paul Giamatti joue Freeman, le marchand d'esclaves.
Paul Giamatti joue Freeman, le marchand d'esclaves.

 

La mise en scène de Steve McQueen est plus sobre que dans ses deux précédents longs-métrages (”Hunger” et “Shame”). Ce qui ne l’empêche pas d’appuyer là où ça fait mal, accentuant la violence ou créant un sens de l’absurde rien qu’en étirant la durée de certaines séquences (le lynchage de Solomon, la flagellation finale).

Elle est aussi illuminée par une photographie d’une grande beauté qui contraste en tout point avec la noirceur désespérante du récit. McQueen filme ces magnifiques paysages sudistes comme les restes d’un paradis perdu, perverti par l’homme blanc.

 

La galerie de beaux salopards est particulièrement fournie et interprétée par des comédiens/comédiennes qui s’en donnent à coeur joie : Paul Giamatti, Paul Dano, Sarah Paulson… La palme revenant à Michael Fassbender. L’éternel complice du réalisateur brûle d’un feu intérieur torturé qui n’est pas sans rappeler celui qui habitait Leonardo Di Caprio dans “Django Unchained”. Imprévisible et effrayant (observez ses yeux), il sait se montrer faible et pathétique en présence de la magnétique Patsey, (Lupita Nyong’o, une révélation!) son esclave favorite et son talon d’Achille. A l’inverse, Benedict Cumberbatch et Brad Pitt tentent d’apporter une note d’espoir en faveur de la “race blanche”. Histoire aussi pour le réalisateur de se protéger contre tout reproche de manichéisme sommaire.

 

 Chiwetel Ejiofor et Lupita Nyong'o, les deux révélations du film.
Chiwetel Ejiofor et Lupita Nyong'o, les deux révélations du film.

Surprenante est la façon dont le film montre combien le quotidien, voire même l’existence des Blancs du Sud des Etats-Unis, est intimement liée à leurs esclaves. Par exemple, jamais, le film ne montre-t-il le quotidien des Blancs entre eux. Le propriétaire cruel incarné par Fassbender ressent pour son esclave une passion dévorante qui alimente la jalousie de son épouse. Comment l’expliquer?  Est-ce à dire qu’un Sudiste blanc privé de ses esclaves perdrait sa raison de vivre? Triste constat!

 

Celui qui emporte tous les suffrages est incontestablement Chiwetel Ejiofor, acteur britannique méconnu jusque-là, et qui mérite toutes les éloges (battra-t-il Leonardo Di Caprio aux oscars?). La métamorphose progressive de son personnage est spectaculaire, odieuse et poignante : dépouillé de ses droits, de sa dignité, de ses proches et de la foi en son prochain, il survit en obéissant aux ordres, y compris les plus épouvantables, guidé par la peur et, c’est aussi ce qui va le sauver, par l’espoir jamais éteint qu’il va retrouver sa vie d’avant et sa famille.

Peu importe que ce soit une histoire vraie, “12 years a slave” est dans sa forme et dans son ton, incontestablement plus efficace que tous les discours abolitionnistes d’un Lincoln.

 



2 Responses to “12 Years a slave : Illustration efficace et étouffante d’une déshumanisation”

  1. en fait zimmer n’a fait que deux pistes, autant pour moi. la BO tout court alors

  2. Eprouvant, c’est le cas de le dire. Mais vraiment superbe. Et la BO martelante de Zimmer enfonce le clou à merveille.

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