Terry Gilliam : rencontre au festival du cinéma américain

Terry Gilliam dédicace à l'issue de la conférence de presse à Deauville.
Terry Gilliam dédicace à l'issue de la conférence de presse à Deauville.

Terry Gilliam, 69 ans, est le réalisateur de films aussi célèbres et réussis que « Monty Python et le saint Graal », « Brazil » ou « l’Armée des douze singes ». Né aux USA, il a renoncé à la nationalité du fait de la politique guerrière de George W. Bush. Le festival du cinéma américain de Deauville lui a rendu hommage vendredi 3 septembre.

Pourquoi Johnny Depp ne figure-t-il pas au casting du nouveau film sur Don Quichote ?

(Rire) Johnny Depp est très occupé. Il est déjà engagé sur plein de projets. Il y a dix ans, il s’est beaucoup investi dans le film et je ne suis pas sûr qu’il serait prêt à recommencer. En plus, je n’ai pas assez d’argent pour le payer !


Où en êtes-vous concernant « l’Homme qui tua Don Quichote » ?

Nous avons réécrit le scénario. C’est différent et à mon sens mieux que le précédent. Robert Duvall dans le rôle de Don Quichote est plus approprié au nouveau scénario. C’est un acteur extraordinaire. Il danse le tango, sa femme est Argentine, il est soit très fort ou très fatigué ! (rire).

Le film ne se déroule plus au 17e siècle comme dans le projet précédent mais au 21e siècle. Mais l’univers de Don Quichote est transformé par sa folie. En plus le personnage principal est coupable. Il réalise un film dans un petit village en Espagne et cela entraîne des conséquences graves pour les habitants qui participent : certains tombent fous, d’autre sont tués, etc. En fait c’est un film qui parle du danger de faire du cinéma (rire) !


C’est proche de votre film « Fisher King »…

Oui mais de toute façon, tous mes films ont des choses en commun. J’utilise tout ce qu’on me lance et j’essaie de me convaincre que mon idée est originale.


Combien d’argent vous manque-t-il pour « Don Quichote » ?

C’est difficile. Quand vous avez un budget inférieur à 10 millions de dollars ou au contraire un budget de 100 millions de dollars c’est plus facile. Quand c’est un budget de 20, 30 millions de dollars c’est beaucoup plus difficile de trouver des financements.


Vous avez tourné un film sur un concert d’Arcade Fire récemment. Comment c’était ?

Oui, j’avais beaucoup de temps devant moi du fait de l’abandon du projet de Don Quichote faute d’argent. Je suis un grand fan d’Arcade Fire mais je n’ai jamais fait ce genre de chose. Quand ils m’ont appelé, je leur ai dit que j’étais novice en la matière mais que j’étais prêt à tenter l’expérience. Le plus amusant c’était la caméra qui me filmait partout où j’allais. Mais je ne dirigeais pas le spectacle, je ne faisais qu’écouter les instructions des personnes qui disent : « caméra 1, caméra 2, etc. et j’essayais de suivre le mouvement ! Je n’ai jamais vu le concert, j’étais trop occupé ! C’était une façon de m’occuper pour ne pas être trop déprimé ! (rire).


Vous avez besoin d’être actif, de vous occuper ?

Un film comme Don Quichote, j’y travaille depuis un an et demi. C’est comme un athlète qui se prépare aux JO, qui est sur la piste de départ et soudain on annoncé que la course est annulée, l’effet est particulièrement déprimant. L’expérience sur Arcade Fire ou même le fait de venir au festival de Deauville m’aident à évacuer cette énergie. A défaut, je frapperais ma femme (rire) !


Quel a été le moment le plus noir de votre carrière ?

Sans doute lorsque Heath (Ledger) est mort…


Quel dernier souvenir gardez-vous de lui avant sa mort ?

Je me souviens que nous étions en tournage à Londres et Heath était habillé dans son costume de clown blanc. Nous tournions près d’un pub et puis j’ai fait une pause pipi et nous nous sommes retrouvés dans les toilettes des hommes en même temps. C’est là qu’il m’a sorti cette phrase très drôle : « il faut absolument qu’on arrête de se voir comme ça ! » (rire).


Comment jugez-vous Heath Ledger par rapport à Johnny Depp ?

Le problème avec Johnny Depp c’est qu’il ne va pas aussi loin que Heath dans la noirceur. Heath était pourtant plein de vie. On n’est jamais préparé à faire face à quelque chose d’aussi dramatique que la mort soudaine d’un ami. Après, il est rare de voir trois grandes stars voler à la rescousse comme j’ai connu sur Parnassus. Certains disent que cela a rendu le film meilleur. Personnellement je ne le pense pas. Mais quelque chose de magique est sorti de tout cela.

Tous ceux qui ont connu Heath l’ont aimé. Il aurait pu être le meilleur acteur de sa génération. En plus d’être brillant, intelligent, il avait une présence très masculine que l’on ne retrouve pas dans beaucoup de jeunes acteurs de sa génération. Et tous ceux qui l’ont connu ont eu la même réaction : wow !


Faut-il que vous soyez proche des acteurs avec qui vous travaillez ?

Oui, mais cela ne fonctionne pas toujours comme ça. Heath était spécial, il pouvait tout faire et s’adaptait à tout ce que je lui envoyais. Même les idées les plus idiotes, il arrivait à les rapprocher de la réalité.


Heath Ledger aurait pu être dans Don Quichote ?

Nous n’en avons jamais parlé. Après « Brokeback Mountain » et toute cette presse et les Oscars, il détestait ça. C’est terrifiant pour quelqu’un d’aussi intelligent d’être pris au piège des conneries d’une campagne médiatique pour les Oscars. On se sent comme une putain. Et en plus, à la fin, il n’a pas gagné ! Alors cela a servi à quoi tout ça ?! (rire).


Vous sentiez-vous un outsider dans la bande des Monty Python ?

Oui et non. J’avais ma liberté car je faisais des choses différentes des autres. Mais je n’étais pas un outsider. Je les admirais car ils étaient plus intelligents que moi en plus ils parlaient mieux anglais que moi.  Nous formions un ensemble, nous travaillions le matériau de base, on discutait des orientations et puis on décidait que cette partie pour rester, et cette autre devait aller à la poubelle. C’est ainsi qu’on faisait notre show. Le fait que ce soit un show hebdomadaire nous contraignait de reprendre des éléments que nous avions mis à la poubelle pour boucher des trous. Et après coup, on se rendait compte que ces passages étaient souvent les meilleurs moments du show !


Ce qui était fascinant aussi c’est que vous étiez tous très honnêtes entre vous.

Oui ! Nous essayions d’être le plus honnête possible entre nous alors qu’en public nous nous efforcions d’être le plus  vicieux possible ! Parfois c’était pris personnellement mais la grande partie du temps c’était une bonne blague ! Aujourd’hui beaucoup de gens ne comprennent pas : « c’est insensé, vous offensez les gens ! ». Et oui !


Que pensez-vous de la technologie 3D ?

Pour moi c’est une façon pour les vendeurs de téléviseurs de vendre de nouveaux téléviseurs. C’est la clé de la 3D. Comment faire autrement pour faire acheter un nouveau téléviseur aux gens ?

Au niveau des films, les premiers sortis ont réussi à faire que les gens achètent des tickets de cinéma plus chers que d’habitude.  Dans Avatar, la technologie était très belle. Ensuite il y a eu Alice au pays des merveilles et puis Clash des titans. On voit que cela se détériore rapidement. Je ne sais pas ce qui va se passer. Nous sommes en discussion pour faire une version 3D du film « Bandits Bandits ». Cela ne changera rien au film en lui-même qui restera le même et je pense que si c’est bien fait comme certains passages dans Alice, la 3D devrait bien fonctionner. De toute façon je vais m’amuser avec ça !


Vous étiez pressenti pour réaliser Harry Potter au début de la saga ?

Oui ; JK Rowling a eu raison de me demander car j’étais la bonne personne pour le faire. Je sais faire ce genre de choses ! Mais les studios sont devenus nerveux lorsqu’ils ont entendu mon nom… (rire). J’avais lu le scénario et j’aimais. Elle avait vu « Bandits Bandits ». J’avais vraiment envie de le faire. Je peux même faire ça dans mon sommeil ! Cela m’a malgré tout permis de faire un voyage à Los Angeles et de travailler un peu sur Don Quichote (rire) !


Vous avez grandi en voyant quels films ?

Les films sont dangereux et puissants. Ils livrent une vision du monde. Quand j’étais enfant, je regardais Jerry Lewis à la télévision et puis un jour j’ai découvert des films comme « Les Sentiers de la gloire » et je me suis « wow c’est quelque chose d’important ! ». J’ai grandi en voyant des films au cinéma. C’est aussi pour cette raison que je me mets en colère lorsque je vois tous les mauvais films qui se font aujourd’hui. C’est la responsabilité du cinéma d’ouvrir les yeux des gens sur le monde, de réfléchir sur le monde. Aujourd’hui, la plupart des films ne fait pas ça ? Les films sont d’abord divertissants et servent à nous divertir pendant deux heure de temps.


Vous allez voir quels films avec vos enfants ?

Mes enfants sont trop grands, ils ont 20, 30 ans. Mais j’aime bien regarder leurs réactions. Ma fille qui a 29 ans a vu Alice au pays des merveilles et m’a dit que c’était horrible ! J’étais d’accord avec elle et j’étais content qu’une personne plus jeune que moi soit en accord avec moi ! (rire).

J’aime séduire le public de tout âge mais c’est difficile. Prenez « Parnassus », des enfants de 7 ou 8 ans l’ont vu et ont adoré tandis que des adultes ne l’ont pas compris du tout. « Bandits Bandits » c’était la même chose. Un enfant verra ça, un adulte verra autre chose et ils ont tous les deux raison ! Mais les studios et les professionnels du marketing ne le comprennent pas.

Ce n’est pas vrai pour tous les films, mais je sais que les miens fonctionnent sur plusieurs niveaux de lecture.


Pourquoi n’avez-vous pas aimé « Alice au Pays des merveilles » ?

J’avais vu le scénario il y a dix ans et déjà à l’époque je l’avais trouvé mauvais. Il consistait simplement à reprendre les noms de marque comme le chapelier fou, le lièvre de mars, etc. et faire quelque chose qui n’a rien d’autre en commun avec l’histoire originale. Le scénario trahissait même l’œuvre de Lewis Caroll. Il faut faire la différence entre le non-sens et aucun sens.  De quoi parle ce film ? En lisant le scénario je me suis dit que c’était la prise de pouvoir par les femmes : une fille intelligente est contrainte de se marier et se réfugie dans l’univers de son enfance et apprend je ne sais quelle leçon qui fait qu’elle revient dans la réalité pour devenir une femme d’affaires en Chine, sans doute impliquée dans la guerre de l’opium. A mon avis elle termine même droguée ! (Rire) On a vu le même film non ? (Rire)

Je me suis dit que si ce film devenait un succès j’abandonnerai l’industrie du cinéma. Et ç a a été un succès! Je suis maudit ! (rire). Je pense que l’industrie du cinéma m’a abandonné (rire) !


Quels autres projets avez-vous sur le feu en dehors de Don Quichote ?

J’ai deux scénarios que je pense pouvoir ressusciter car ils coûteraient plus que 100 millions de dollars (rire) !


Pensez-vous que les acteurs attendront Don Quichote ?

Ewan McGregor n’est pas un problème, c’est plutôt Robert Duval qui m’inquiète ! (rire). Non sérieusement, il tient absolument à jouer ce personnage, c’est merveilleux ! Mon problème est que je ne pourrai pas filmer au printemps prochain car je réaliserai un opéra. Du coup je ne pourrais pas faire le film avant septembre prochain.


Quel opéra ?

C’est une variation de la « Damnation de Faust ».


Y a t-il des acteurs ou actrices français qui s’intégreraient bien dans l’univers de Terry Gilliam ?

Albert Dupontel ! C’est un acteur, un réalisateur et un ami formidables !

Le problème est qu’on ne voit pas beaucoup de films français en Grande Bretagne. Nous sommes punis et je ne sais pas pourquoi ! Même des films présentés à Cannes ne sont pas diffusés à Londres. Pour une ville de cette taille avec une population aussi cosmopolite, nous sommes très mal servis !

Sinon, vous pensez à quels autres acteurs ou actrices français ?


Marion Cotillard par exemple ?

Marion Cotillard est un grand cœur. Elle me fait penser à Alec Guinness dans la Guerre des étoiles ou Morgan Freedom aujourd’hui. Ils apportent une dignité et une douleur à leurs personnages. Marion Cotillard apporte de l’émotion et du cœur. Il suffit de regarder ses yeux et on pleure. Ils sont incroyables. Je ne sais pas comment elle fait ! Elle est extraordinaire. Dans « Nine » elle est la seule que je peux regarder (rire). Je devrais me taire car c’est très facile de critiquer mes films !


Propos recueillis et traduits de l’anglais par T.R




8 Responses to “Terry Gilliam : rencontre au festival du cinéma américain”

  1. Way to use the internet to help ppoele solve problems!

  2. [...] [In Wonderland'], the 3D should work well. Anyway, I’ll have fun with it!” [Mister Tee's Movie Clicks via The [...]

  3. [...] to Mr. Tee’s Movie Clicks (via io9), Gilliam recently spoke on a possible 3D conversion for one of his most beloved films, [...]

  4. [...] Ce billet était mentionné sur Twitter par Daniel Zelter, manie-manie.fr. manie-manie.fr a dit: Terry Gilliam revient sur son actualité… et rappelle qu'Alice Au Pays Des Merveilles est une bouse. http://minu.me/2wd5 [...]

  5. [...] "Terry Gilliam is apparently in discussions to make a 3D version of his cult 80's hit "Time Bandits"…" (full details) [...]

  6. [...] Mister T's Movie Clic via [...]

  7. [...] Mister T's Movie Clic via [...]

  8. [...] the film fell apart in a very public way as it was documented in the 2002 film Lost in La Mancha.  Mister T’s Movie Click [via The Playlist] adds that filming probably won’t begin until at least September 2011 due to [...]

Laisser un commentaire