Mustang : Un grand coup de sabots dans l’engrenage de la privation

"Mustang", de Deniz Gamze Ergüven. Avec : İlayda Akdoğan, Tuğba Sunguroğlu, Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu, Elit İşcan,
"Mustang", de Deniz Gamze Ergüven. Avec : İlayda Akdoğan, Tuğba Sunguroğlu, Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu, Elit İşcan,

Mustang. Crinière au vent, galopant sur des plaines infinies, ce cheval est le symbole de la liberté absolue. Lors de la conquête de l’Ouest américain, les cow-boys ont tenté de le domestiquer. En vain, le réduire en captivité, c’est signer son arrêt de mort. Alors, quelle formidable titre en forme de métaphore, donné au premier long-métrage de la réalisatrice franco-turque, Deniz Gamze Ergüven !

Encensé à juste titre par la critique lors du dernier festival de Cannes, “Mustang” met en scène non pas des équidés du far West, mais cinq soeurs, cinq jolies adolescentes, d’âges et de tempéraments différents, unies  par un lien fusionnel extrêmement puissant… mais pas indestructible, malheureusement! L’intrigue, digne d’un conte, se déroule dans un village de campagne au Nord de la Turquie. Lale, Nur, Ecce, Selma et Sonay se retrouvent assignées chez elle après avoir été surprises dans l’eau avec des garçons. En réalité, elles ne faisaient rien d’autres que s’amuser. Seulement, les adultes, y compris leur grand-mère et leur oncle (quel pervers hypocrite, celui-là!) avec qui elles vivent, les accusent d’avoir créé un scandale sexuel.

Güneş Nezihe Şensoy.
Güneş Nezihe Şensoy.

Comme l’annonce, dès le début, en voix off, la benjamine Lale (Güneş Nezihe Şensoy), leur vie a basculé, en l’espace d’un battement de cils, pour le pire.

Un implacable engrenage se met en marche sous nos yeux, avec pour mot d’ordre la privation et la contrainte d’entrer dans le rang conformément aux règles et aux valeurs d’une société castratrice et misogyne. Les petites filles d’hier ont grandi. Les adultes du village réalisent soudain qu’avec leurs formes émergentes, elles sont devenues belles et désirables. Sans doute, aguichent-elles les garçons de leur école. Elles risquent très vite de devenir impures et donc impropres au mariage. Danger! Qu’en dira-t-on dans le village? La seule parade c’est de les empêcher de sortir jusqu’à ce qu’on les marie. Vite, leur trouver un conjoint, car ces filles n’existent que pour le mariage, bien entendu. Leur innocence, leurs désirs, leurs rêves, leurs espoirs… sont enfermés à double tour en même temps que leur liberté, derrière les grilles et les murs réhaussés de la maison familiale. Ils n’en sortiront que l’anneau au doigt et au bras d’un homme qu’elles n’auront bien souvent pas choisi.

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Mais c’est sans compter l’âme libre et rebelle de la réalisatrice formée à la Femis. Elle évite tout misérabilisme en maintenant une certaine distance par l’humour. La preuve avec cette scène étonnante du match de football, illustrant une forme de solidarité féminine réconfortante. Surtout, Deniz Gamze Ergüven insuffle son amour de la liberté et la volonté de s’affranchir, à chacune de ses cinq “princesses”, à des degrés divers. Elle les filme dans leur intimité – celle qu’il faut absolument cacher au monde extérieur pour cause de tabous – avec une grande bienveillance. Le travail sur la lumière est remarquable. Certains plans sont d’une beauté incroyable. La caméra s’approche au plus près des visages et des corps de ces jeunes filles avec une infinie tendresse.

En retour, les jeunes comédiennes (toutes sont des révélations) se montrent époustouflantes de naturel et de charisme. On rit avec elles, on tremble avec elles, on pleure avec elles. Mention spéciale à Güneş Nezihe Şensoy, la plus jeune des cinq et, en même temps, l’élément moteur de l’intrigue et le grain de sable qui se glisse dans l’engrenage pour mieux le faire dérailler. Osons une comparaison cannoise, elle est une sorte d’”Imperator Furiosa“ junior, tout aussi intrépide, déterminée et porteuse d’espoir que son modèle “mad-maxien”. A ses côtés, on a envie de croire à un happy end et à la grande évasion vers l’Eldorado, même si le conte n’en demeure pas moins tragique.

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Signalons aussi la très belle bande originale signée Warren Ellis (collaborateur de Nick Cave). Loin des clichés orientaux, elle donne, au contraire, grâce à ses sonorités folk hypnotiques, une dimension à la fois singulière et universelle au film.

Alice, Lola, Anaïs, Isabelle… Les actrices illuminent le 29e festival du film romantique de Cabourg

Juliette Binoche à Cabourg : «La mélancolie rend heureux»

 

Juliette Binoche à Cabourg (Crédit Dominique Saint)
Juliette Binoche à Cabourg (Crédit Dominique Saint)

Entretien avec la comédienne Juliette Binoche, présidente du jury du 29e festival du film romantique de Cabourg.

 

Vous êtes originaire du sud ouest de la France…

Non une partie de ma famille. Je suis née à Paris.

 

Avez-vous néanmoins une part de Normandie?

Non, plutôt flamande. Roubaix!

 

Et sur le plan gastronomique? Les fromages normands par exemple, vous aimez?

Des fromages, il y en a partout (rire). Je suis plutôt chèvre.

 

Et le calvados ou le cidre ?

Oui je bois du cidre. J’aime les crêpes.

 

Vous avez une actualité plutôt chargée entre le théâtre (Antigone) et le cinéma. Le festival de Cabourg, ce sont des vacances pour vous?

C’est la première fois. Je n’ai jamais fait cette expérience-là. C’était plutôt heureux comme préambule. J’étais déjà venu ici, j’ai reçu le prix de l’actrice de l’année. C’était juste après l’Oscar. Mais, je ne suis pas sûr que c’était pour “Le Patient anglais” parce que ce prix est réservé aux films français non?

 

Je ne crois pas non.

Je n’en sais rien. Donc je crois que c’est pour ce film-là, mais je n’en suis pas sûre. J’avais un souvenir de festivités devant la mer – devant la mer du nord et pas celle du sud – d’un petit festival chaleureux avec un côté bonne franquette française qui est agréable.

 

L’ambiance est différente quand on est présidente de jury?

Je n’ai jamais été dans un jury. De voir trois fins dans la journée, ce n’est pas une expérience que j’ai. Cela implique un jugement qui doit être impartial. On peut être touché par un film mais ce n’est pas ça qui doit seulement permettre de juger le film. Il y a une responsabilité et le regard est un tout petit peu différent. On ne peut pas se laisser embarqué que par ses émotions et juger que par ses émotions. Le jury de cette année était intéressant. Il était composé comme si on faisait un film. Il y avait un producteur, un réalisateur, un scénariste, quatre acteurs, un musicien compositeur.

 

Je crois savoir que vous aviez fait le tour des filmographies et des CV des membres du jury avant de les rencontrer?

C’est la moindre des choses de connaître les gens avec qui on va passer un certain moment ensemble. Savoir de quel horizon.. Je connaissais Gilles Torrent, Mélanie Thierry…

 

Vous disiez avoir des liens de parenté avec Raphaël Personnaz?

Oui nos arrière-grands-pères étaient frères. Je le savais, mais pas précisément. J’ai déjeuné avec ma tante qui m’a tout expliqué et j’ai enregistré un petit message d’elle. Je l’ai fait écouter à Raphaël qui était assez ému d’ailleurs! Il ne s’y attendait pas. Il avait entendu dire mais il ne savait pas exactement (rire).

 

 

Michel Legrand et Macha Meril.
Michel Legrand et Macha Meril.

 

Michel Legrand est honoré par le festival. Quel regard portez-vous sur ce compositeur?

Il a marqué le cinéma! Enfant, “Peau d’âne”, Les Demoiselle de Rochefort, ce sont des films qui ont compté. Je l’avais croisé parce que Jacques Demy m’avait proposé de jouer dans “Trois places pour le vingt-six”. Je n’avais pas été emportée par le scénario, mais je me souviens avoir passé une après-midi à chanter avec Michel Legrand. Cela avait été un moment agréable mais je n’avais pas l’enthousiasme du scénario et cela ne m’a pas emporté dans son univers.

 

Dans votre filmographie, mis à part “Le Patient anglais” quel film trouverait sa place dans le cadre du festival du film romantique de Cabourg, selon vous?

Je vous laisse le choix. Pour moi tout est romantique à partir du moment où il y a du coeur. La mélancolie est romantique. Le désir est romantique. On vient d’une origine qu’on ne connaît pas. C’est la reconnaissance de cette origine qui nous soulève, qui nous fait sentir les mouvements du coeur. C’est ça le romantisme. A partir du moment où on est soulevé, il y a cette mouvance des vagues. C’est la raison pour laquelle on est devant la mer (rire)! La mélancolie rend heureux. On sait qu’on vient de plus loin que ce qu’on voit. C’est inatteignable mais on peut le ressentir. Le ressenti nous permet de toucher cet inconnu.

 

 

"Sils Maria" d'Olivier Assayas. Avec Juliette Binoche et Kristen Stewart.
"Sils Maria" d'Olivier Assayas. Avec Juliette Binoche et Kristen Stewart.

 

Il y a un film que j’ai bien aimé, c’est “Sils Maria” qui méritait de remporter la Palme d’or l’an dernier. Quelle place occupe ce film dans votre coeur?

J’avais le désir quand j’ai appelé Olivier (Assayas) de le provoquer dans une partie de lui-même que je sens. Tout est à explorer, à expérimenter. On a besoin, parfois, d’avoir une force qui vient à vous, comme un metteur en scène ou un acteur vient à vous. Il viet vous bousculer parce que l’adversaire sait que vous avez des fruits qui peuvent tomber. En vous bousculant cela permet de faire porter des fruits.

 

Là c’est vous qui avez bousculé le réalisateur…

Oui, mais cela arrive plein de fois, plus que vous ne pensez. C’est dans les deux ans que ça se passe. Quand un acteur joue, le metteur en scène ne peut rien faire. Par son jeu, il peut bousculer les choses. Je me souviens pour le film “Copie conforme”, quand on a répété avec Abbas (Kiarostami) on n’avait jamais été dans ce sens là. Il a été surpris et moi aussi d’ailleurs! Je ne peux pas anticiper ce qu’il va se passer en moi. C’est le pari du jeu. Je saute dans un inconnu, on est ensemble dans un inconnu et on va découvrir ensemble ce qui se passe. On s’autoguide de par notre sensibilité et notre vision.

Olivier (Assayas), on a dîné ensemble juste avant qu’on se sépare et il m’a dit : j’aimerais bien qu’on refasse un film ensemble. Après il m’a envoyé un texto en me disant : “Est-ce que tu as des idées?”. Je lui ai envoyé une idée que j’ai depuis un temps. Il m’a dit  : “J’ai plutôt envie de faire un film d’époque”. Je lui ai envoyé des idées de personnages historiques pour un film d’époque. Il m’a dit, oui ça va dans le sens où je veux aller, mais là je suis en train d’écrire un film sur l’édition. ça se balance.

 

Il s’est aperçu que vous étiez moteur de grandes choses chez lui ?

Avec Léos, on était moteur l’un de l’autre. Il y a une correspondance entre acteur et metteur en scène.

 

Trois souvenirs de ma jeunesse : Pour l’alchimie entre les deux jeunes révélations

"Trois souvenirs de mon enfance - Nos Arcadies", d'Arnaud Desplechin. Avec Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet, Mathieu Amalric, Olivier Rabourdin.
"Trois souvenirs de mon enfance - Nos Arcadies", d'Arnaud Desplechin. Avec Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet, Mathieu Amalric, Olivier Rabourdin.

Les conditions sont nombreuses pour apprécier “Trois souvenirs de ma jeunesse – Nos Arcadies”, d’Arnaud Desplechin. Avant, d’embarquer dans cette terre idéale (Arcadie) de la jeunesse, le cinéaste exige beaucoup du spectateur. Mais dès lors que la règle est posée et la proposition de ton acceptée, le plaisir et l’émotion prennent le pas sur tout le reste.

Le reste, c’est notamment le contraste relativement déroutant entre, d’un côté, le réalisme de certaines scènes (la première nuit d’amour entre Paul et Esther) et, de l’autre, une impression de théâtralité et de désuétude dans l’interprétation. Les répliques prononcées par les jeunes protagoniste – des ados -, oscillent entre le langage soutenu, voire littéraire, et le familier. Ce décalage provoque des ruptures de ton aux conséquences diverses.

Lou Roy-Lecollinet.
Lou Roy-Lecollinet.

Parfois cela ne fonctionne pas : la scène d’engueulade dans l’escalier entre Paul enfant et sa mère, habitée certes, mais totalement artificielle et dépourvue de tension dramatique. Elle donne l’impression d’assister à une répétition théâtrale. A l’inverse, on applaudit des deux mains le choix de prendre le spectateur à contre-pied, en dédramatisant deux  scènes a priori graves et tendues : la découverte du pistolet sous le matelas et celle où Paul rapporte l’arme au trafiquant de drogue qui l’a vendue à son frère. Ces scènes se révèlent très drôles.

Citons aussi la scène finale autour du grec ancien qui revêt, au regard de la conjoncture (menace sur l’enseignement du latin et du grec dans le cadre de la réforme du collège), une dimension politique exacerbée.

Quentin Dolmaire.
Quentin Dolmaire.

La grande réussite de “Trois souvenirs de ma jeunesse” et ce qui fait qu’on a envie de le revoir,  repose dans la confrontation de ses deux jeunes révélations : Lou Roy-Lecollinet et Quentin Dolmaire. Elle, c’est Esther, 16 ans, jolie blonde aux lèvres pulpeuses dont tous les garçons tombent amoureux. Elle adopte un air effronté mais c’est pour mieux dissimuler ses angoisses intérieures (dont celle de se retrouver toute seule). Lui joue Paul, 19 ans, une gueule d’ange, résume un des personnages du film. Arnaud Desplechin le compare à juste titre à Alain Delon jeune et à Charles Denner (pour son phrasé).

Dès lors que ces deux là partagent l’écran, l’alchimie est sans faille tout comme notre plaisir à les voir, tels des danseurs, se chercher, se trouver, se séparer et se rapprocher à nouveau. Ce qui me fait dire qu’il y a bien deux souvenirs de trop dans l’histoire : celui de l’enfance et la pseudo mission d’espionnage à Minsk (en URSS et non pas en Russie comme indiqué à tort)n’apportent rien.

Même si l’on peut comprendre l’intention (faire le lien avec un de ses précédents films “Comment je me suis disputé (Ma vie sexuelle)”, réalisé en 1996 et où l’on retrouve les mêmes personnages), les scènes avec Mathieu Amalric (sauf peut-être la confrontation finale avec son meilleur ami Kovalki) paraissent tout aussi superflues. Telles des digressions parasites, elles nous éloignent du cœur de l’intrigue, ce qui suffit à faire tout le film : une passionnante histoire d’amour, frustrante et fusionnelle, sensuelle et épistolaire, entre deux personnalités singulières, irritantes, séduisantes et finalement, émouvantes.

Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet et Rod Paradot, au festival du film romantique de Cabourg, samedi 13 juin.
Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet et Rod Paradot, au festival du film romantique de Cabourg, samedi 13 juin.

Valley of love : Road movie mystique sous un soleil de plomb

 

"Valley of love", de Guillaume Nicloux. Avec Isabelle Huppert et Gérard Depardieu.
"Valley of love", de Guillaume Nicloux. Avec Isabelle Huppert et Gérard Depardieu.

Valley of Love, la vallée de l’amour. Le nouveau long-métrage de Guillaume Nicloux (”Le Poulpe”, “La Religieuse”) parle avant tout d’amour perdu.

 

L’amour d’un enfant qui n’est plus, l’amour passé d’un couple amené à passer une semaine ensemble au coeur de la Vallée de la Mort, dans l’Ouest américain. L’enfant qui n’est plus s’appelle Mickaël ou, dans la bouche de son père, Michael (à l’anglaise). Omniprésent, on ne le voit pourtant jamais. C’est lui qui déclenche l’intrigue que le spectateur est amené à découvrir petit à petit. C’est le premier mérite du film : prendre le temps de dire les choses, sans tomber dans le pathos. Le film s’apparente à un road movie dont le rythme est comme imposé par le cadre naturel vertigineux et ce soleil de plomb qui écrase tout, y compris un géant du 7e Art comme Gérard Depardieu.

 

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Obèse, dégoulinant de transpiration, le souffle court, le comédien souffre physiquement à l’écran et on a mal pour lui. Le réalisateur filme cette souffrance pour mieux dissimuler la frontière entre la fiction et la réalité, entre Depardieu, le monstre sacré du cinéma et Gérard, le père endeuillé (le fantôme de Guillaume Depardieu plane sur ce film).

 

Gérard est acteur de cinéma et il retrouve Isabelle, actrice de cinéma, interprétée par Isabelle Huppert. iIs interprètent les parents divorcés de Mickaël qui se retrouvent après de nombreuses années.

Il y a trente ans, Depardieu et Huppert formaient un couple devant la caméra de Maurice Pialat (”Loulou”). Sylvie Pialat, l’épouse du réalisateur décédé en 2003, produit “Valley of Love”.

 

A l’écran, le réalisateur joue avec l’aura de ses deux interprètes. «Lequel de vous deux est le plus célèbre chez vous en France?», demande une touriste américaine à Isabelle. Gérard est interpellé, de son côté, par un homme qui lui demande un autographe tout en admettant qu’il est incapable de dire son nom. La dédicace qu’il lui adresse en retour ne manque pas de faire sourire.

 

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Sylvie Pialat, la productrice de "Valley of love", lors de la présentation au festival du film de Cabourg le 13 juin.
Sylvie Pialat, la productrice de "Valley of love", lors de la présentation au festival du film de Cabourg le 13 juin.

L’humour passe essentiellement par Depardieu et ses répliques cinglantes, terre à terre, décalées ou parfumées d’autodérision (notamment au regard de ses penchants pour l’alcool ou de son énorme ventre).

Le personnage d’Isabelle en dit moins sur Huppert que Gérard sur Depardieu, mais il embrasse la dimension mystique de l’intrigue, amplifiée par la musique de Charles Ives.

S’il abuse du mot “Putain”, Gérard Depardieu se montre attendrissant de sincérité, notamment lorsqu’il révèle son secret à Isabelle ou dans son échange avec la jeune femme handicapée qui lui apparaît comme dans un rêve.

Isabelle Huppert parvient à nous arracher quelques larmes (la lecture de la lettre de Michaël). En revanche, elle ne sonne pas aussi juste lorsqu’elle joue l’hystérie. Mais, c’est bien le plaisir de voir ces deux grands comédiens réunis à l’écran qui fait l’attrait essentiel de “Valley of Love”.

Mad Max Fury Road : George Miller ressuscite une Charlize furieusement canon

 

Imperator Furiosa in action.
Imperator Furiosa in action.

Imperator Furiosa… Ce nom, on n’est pas prêt de l’oublier. Il évoque des grandes méchantes de Disney : Cruella, Médusa, Ursula… à tort. Furiosa est la véritable héroïne du nouveau film complément barré de George Miller, l’auteur australien de Babe et de Mad Max : “Mad Max Fury Road”.

Charlize Theron endosse là son rôle le plus passionnant de sa carrière. Amputée et équipée d’un bras mécanique, couverte de poussière, de sueur et d’huile mécanique, le crâne tondu… son personnage réussit, malgré tous ces handicaps physiques, à être incroyablement sexy et fascinante. On est, en ce sens, plus proche de la performance de Sigourney Weaver en Ripley faussement “déféminisée” et rasée dans “Alien 3″ que de son personnage grimé et hideux de “Monster”.

 

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L’actrice sud-africaine incarne une femme d’action tour à tour redoutable et émouvante, au rythme effréné et rarement vu jusque-là, d’une course-poursuite continue de deux heures, sans essoufflement. Lumineuse dans chacun de ses plans (quel regard!), Charlize Theron réussit à voler la vedette au Max du titre pourtant incarné par le non moins talentueux et séduisant Tom Hardy.

 

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Tom Hardy en Mad Max un peu ours.

 

Le comédien anglais, très demandé depuis son interprétation hallucinée d’un taulard musclé chez Nicolas Winding-Refn (”Bronson”, 2008), succède ainsi à Mel Gibson dans le costume de Max Rockatansky, 35 ans après la création de l’original. Il livre une version quasi mutique qui accentue l’impression de bestialité de son personnage.

 

Max, un ancien flic traumatisé depuis que sa famille a été assassinée sur la route est devenu un errant solitaire dans un monde post-apocalyptique. Cette histoire est rappelée de façon synthétique en voix-off dès les premières images. Une façon d’inviter les spectateurs qui veulent en savoir plus à se plonger dans le film de 1979. Il vient de ressortir, avec ses suites, en bluray dans une version très satisfaisante, malgré l’absence de bonus. On notera que le grand méchant (Toe Cutter) dans le film de 1979 et celui de 2015 (Immortan Joe) est incarné par le même acteur, Hugh Keays-Byrne (voir photos ci-dessous).

 

hugh keays byrne

 

hugh keays byrne 2

 

Ce quatrième volet de la fameuse saga s’approche du deuxième – celui de 1981 et reconnu comme le meilleur – à travers son intrigue sur fond de pénurie d’essence et de lutte des gangs dans un milieu désertique hostile. On retrouve ces curieux véhicules transformés de façon inventive, des hybrides entre la voiture de course, le 4×4 et le quad ou encore la course poursuite après un camion citerne (dans Fury Road, cette course poursuite dure tout le film, alors que dans Mad Max 2 elle survient dans la dernière partie).

 

George Miller va plus loin et s’empare de thèmes à la fois d’une actualité brûlante et ancestraux, dans tous les cas universels : la place de la femme dans nos sociétés, le fanatisme religieux, le terrorisme, le rapport de domination, l’abus de crédulité, la quête du bonheur… Et bien sûr la problématique du réchauffement climatique et de la pénurie des ressources fondamentales, comme l’eau.

 

La violence est omniprésente, comme dans les autres films de la saga. Dans un cadre naturel d’une beauté à couper le souffle (le désert de Namibie remplace le désert australien des années 80), elle est toujours aussi superbement chorégraphiée, avec ses nombreuses explosions de couleurs saturées, ses tirs de coups de feu, ses cascades hallucinantes sur des véhicules en perpétuel mouvement ou bien dans les airs (ingénieuse cette idée des perches!).

 

Mais, cette violence porte aussi en elle la douleur de la perte et génère un sens du suspense exacerbé. Un peu comme dans la série “Game of Thrones”, le spectateur est pris au dépourvu, en découvrant que des personnages importants meurent. Au fur et à mesure que le film avance et que l’on s’attache aux personnages (notamment les cinq jeunes femmes d’Immortam Joe (voir photos en fin d’article), nous voici confrontés à cette crainte permanente au sujet de leur survie à la fin.

 

Sans oublier le sort de Furiosa : contrairement à Max qui subit les événements dans la plus grande partie du film et joue le rôle de soutien, Furiosa, elle, est l’élément moteur du film. Elle déclenche l’intrigue principale et prend son destin et celui de ses protégées en main avec une détermination et un courage qui forcent l’admiration. Non, on n’est pas prêt de l’oublier.

 

PS : Le film mérite d’être vu en 3D. Néanmoins – est-ce l’effet des lunettes ? – la séquence prégénérique avec la tentative d’évasion de Max dans la grotte provoque un curieux effet, comme si les personnage évoluaient en accéléré. Heureusement, cela ne se produit plus par la suite.

 

 

Capable (Riley Keough).
Capable (Riley Keough).
Toast the Knowing (Zoé Kravitz).
Toast the Knowing (Zoé Kravitz).
The Dag (Abbey Lee Kershaw).
The Dag (Abbey Lee Kershaw).
The Splendid Angharad (Rosie Huntington-Whiteley).
The Splendid Angharad (Rosie Huntington-Whiteley).
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Cheedo the fragile (Courtney Eaton).

Timbuktu : L’art de dénoncer la bêtise humaine, par le rire et par les larmes

 

"Timbuktu" de Abderahmane Sissoko. Avec Ibrahim Ahmed, Abel Jafri, Toulou Kiki, etc.
"Timbuktu" de Abderahmane Sissoko. Avec Ibrahim Ahmed, Abel Jafri, Toulou Kiki, etc.

Lors de sa présentation au festival de Cannes, “Timbuktu”, du Mauritanien, Abderrahmane Sissako, les médias avaient loué une scène du film : des jeunes jouant au football… sans ballon, car interdit par la loi islamique. Il est vrai qu’elle marque les esprits, par son côté à la fois enfantin (à la façon de Peter Pan et des Enfants perdus qui utilisaient leur imagination pour concrétiser leurs désirs), fantastique (les esprits des joueurs sont en communion pour animer un jeu collectif avec un ballon invisible) et rebelle (une façon originale de braver les interdits, surtout les plus absurdes).

 

L’histoire se déroule au Mali, mais le contexte d’occupation est universel. On pense à l’occupation nazie de 1940, à l’occupation britannique en Irlande avant l’indépendance, à l’occupation chinoise au Tibet, à l’occupation japonaise en Chine dans les années 30. Et pourquoi pas à l’occupation américano-britannique en Irak. En l’occurrence, il s’agit de l’occupation des islamistes d’Aqmi à Tombouctou, au Mali.

 

Le film s’ouvre sur une course poursuite entre une gazelle et une 4×4 de djihadistes armés de mitraillettes kalachnikov. «Ne la tue pas, il faut la laisser se fatiguer», crie l’un d’eux. Cette réplique résume bien le système montré et largement critiqué dans le film : une politique de harcèlement moral de la population locale, par des hommes armés jusqu’aux dents qui ne font rien, si ce n’est patrouiller dans les rues et faire des rappels absurdes à la loi. Une illustration très drôle intervient au début du film : une patrouille demande à un habitant de relever l’ourlet de son pantalon pour dévoiler ses chevilles, comme l’exige, soi disant, la loi islamique. Agacé, l’habitant finit purement et simplement par ôter son pantalon pour poursuit sa route… en sous-vêtement!

 

 

Kidane, avec Satima et Toya.
Kidane, avec Satima et Toya.

 

Le rire est une arme de dénonciation efficace. On rit en voyant ces djihadistes multiethniques incapables de communiquer entre eux. A un moment donné, ils préfèrent même parler en anglais plutôt qu’en arabe pour être sûr de se comprendre! On rit jaune devant cette scène totalement loufoque de demande en mariage qui nécessite pas moins de deux traducteurs et se termine par une menace machiste d’une bêtise confondante.

Du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas. Sissako évite l’écueil du misérabilisme, mais parvient à nous remuer à l’intérieur. A ce titre, le plan final – qui fait le parallèle avec le tout premier du film -, est d’une puissance folle. Et il y en a d’autres! Les scènes de lapidation et de flagellation sont choquantes, sans pour autant tomber dans le voyeurisme morbide d’un Steve McQueen avec “12 Years a Slave”. Sissako réussit même à rendre une scène de crime d’une beauté folle!

 

 

Kidane, incarné par l'acteur Ibrahim Ahmed.
Kidane, incarné par l'acteur Ibrahim Ahmed.


L’émotion du film naît essentiellement de l’histoire de Kidane (Ibrahim Ahmed), un Touareg qui vit modestement à l’extérieur de la ville, au milieu des dunes, avec son épouse Satima (Toulou Kiki), sa fille de 12 ans, Toya (Layla Walet Mohamed), et Issan (Mehdi A.G Mohamed), un petit garçon qu’il a recueilli pour s’occuper de ses quelques vaches. Sissako nous dépeint une famille idéale, soudée et emplie d’amour. Ce genre de famille que l’on voit plutôt dans les contes de fées. Et comme dans les contes, la situation se détraque.

 

Un engrenage de violence se met en action sous nos yeux. Le point de départ du drame est bêtement humain, certains diront même masculin : un cocktail explosif d’amour propre et d’incapacité à communiquer ni à entendre raison – même de la voix de la belle Satima. Les “méchants terroristes djihadistes” sont hors de cause, pour le coup. D’ailleurs, le film, loin de tout manichésime s’attache à montrer leur visage humain : certains sont là, sans savoir exactement pourquoi (le jeune noir, ancien rappeur, n’est pas du tout convaincu par ses propos anti-occident prononcés devant la caméra), d’autres se cachent pour braver les interdits qu’ils sont censés faire respecter (la scène de la cigarette). Même le chef fait preuve de compassion à l’égard de Kidane.

A la fois superbe dans la forme et efficace dans le propos (la dénonciation de la bêtise humaine), “Timbuktu” est incontestablement un des grands films de l’année.

 

Clap de fin pour Jacques Audiard à La Coudraie

jacques audiard

Rencontre avec Jacques Audiard, 62 ans, cinéaste primé pour ses précédents films (“De Rouille et d’Os”, “Un Prophète”, etc.). Depuis la fin octobre et jusqu’à la semaine dernière, il tournait son nouveau long-métrage, “Erran”, dans le quartier de La Coudraie, à Poissy, avant d’enchaîner à Créteil, Paris, Londres et une semaine en Inde.

 

Comment s’est passé le tournage à La Coudraie ?

Très bien, mais c’était éreintant ! C’est difficile au niveau des horaires. Avec l’approche de l’hiver, on est très contraint par la durée limitée du jour. Du coup, on commence très tôt le matin pour profiter au maximum de la lumière. J’ai dormi plusieurs soirs à Poissy pour éviter l’heure et demie de route jusqu’à Paris. Si on avait tourné deux mois plus tôt, cela aurait été plus confortable.

 

 

Qu’est-ce qui vous a incité à choisir ce quartier à Poissy ?

Je cherchais une cité avec une topographie particulière. Je voulais un site avec une barre d’immeuble centrale. J’ai trouvé la même chose à Colmar, mais c’était plus loin. C’est une question d’arbitrage. Les gens ici ont été adorables. En plus, il y avait une école.

 

 

Connaissiez-vous Poissy avant ?

J’avais visité la prison centrale de Poissy quand je faisais du repérage pour « Un prophète ». mais je n’ai pas tourné dedans. C’est très compliqué. C’est tout ce que je connaissais de Poissy !

 

 

 

Avez-vous des attaches dans les Yvelines ?

Je ne crois pas, non… Rambouillet, c’est dans les Yvelines ?

 

 

Oui.

Alors, oui. Les marches dans la Beauce, c’est toute mon enfance ! J’ai été très surpris pendant le tournage de découvrir toutes ces étendues d’espaces verts autour de Poissy. Après guerre, cela devait être la campagne. Je suis très sensible au paysage de la région.

 

 

Verra-t-on ces paysages dans votre film ?

J’ai passé un petit moment à filmer les paysages depuis les toits de La Coudraie !

 

 

Et les chantiers en cours dans le cadre de l’opération de rénovation urbaine ?

Ils sont dans le décor. Même s’ils avancent très vite, on ne verra pas leur évolution dans le film.

 

 

La population locale a bien participé au tournage du film, je crois ?

La régie a employé des personnes à tous les niveaux, aux décors, à la régie, pour la figuration, etc. Ce qui n’est pas habituel dans les tournages, c’est que cela se passe aussi bien. Je travaille avec des gens aimables, sociables, ouverts aux autres. C’est sans doute aussi pour cela que ça se passe bien. Ce qui m’intéresse, lorsque je fais un film, c’est de voyager, de voir des choses que je ne connaissais pas. Pour les gens qui habitent-là, c’est intéressant de voir qu’on n’est pas des fainéants. Un film, ça se fait en flux tendu, avec une conscience de ce que ça coûte. On travaille de façon très compressée.

 

 

Ce film est-il plus compliqué à réaliser que les précédents ?

Les derniers films que j’ai faits depuis « Un Prophète » ont un aspect éreintant, lié au film d’action. Je pensais faire un « petit film » mais je me suis aperçu que même pour ça, il faut un nombre important de personnes. Je pensais à tort qu’on n’aurait pas trop de travail au niveau de la déco. Par exemple, on avait besoin d’un hall pour une scène du film et on l’a reconstitué. Pour réussir à faire ça, il faut une équipe. La déco est sans doute le poste le plus lourd. Ils ont reconstitué des choses impressionnantes !

 

 

Vous tournez avec des acteurs sri-lankais. Cela ne doit pas être évident…

Ils ne parlent pas du tout français mais c’est un bonheur de les avoir rencontrés. J’adore mes comédiens ! Je travaille avec eux, je discute en baragouinant en anglais. C’est une difficulté mais c’est aussi un gage de surprises ! Je découvre des choses qu’ils sont les seuls à pouvoir faire. Beaucoup de dialogues sont en tamoul et cela veut dire qu’il faut d’abord sous-titrer les rushes avant de pouvoir les travailler au montage. On a malgré tout commencé le montage en même temps que le tournage.

 

 

Découvrira-t-on votre film au festival de Cannes en mai prochain ?

Je ne pense pas. On le verra plutôt à la rentrée. A la fois j’ai très peur et je ressens beaucoup de plaisir en faisant ce film. Grâce aux comédiens notamment. J’aime leur expressivité, leur physique différent, leur façon de bouger. J’aime la forme des doigts de la comédienne, Kali, sa voix, ses intonations. Je suis un petit peu fan ! C’est la première fois qu’elle venait en France. Elle vient du théâtre, à Pondichéry. Pour son premier jour en France, elle a fait le pied de grue au théâtre des Bouffes du Nord, pour voir la pièce de Joël Pommerat !

 

 

Comment est venue l’envie de faire ce film ?

Je ne peux pas dire… J’ai eu envie de traiter le fait de la différence. C’est un film d’action pris au milieu de cette thématique. On voit beaucoup de réfugiés politiques qui ont fui leur pays et, s’ils y retournaient, ils seraient tués. La question posée est la suivante : est-il possible de se reconstituer une vie ? Mon personnage s’est battu pour une cause dans un pays lointain et aujourd’hui, il est amené à se battre différemment pour son amour, car il sait ce qu’il risque de perdre.

Shobasakthi, qui joue le rôle principal, est écrivain. Il a été un enfant soldat et ne peut pas retourner au Sri-Lanka. Il vit en France depuis des années. Il comprend le français mais le parle très mal. Pourquoi ? Parce que le territoire c’est la langue ! On peut se déplacer géographiquement, mais on garde sa langue d’origine. Sans être acteur, Shobasakthi a réussi à interpréter cet aspect. Le film fait écho à sa propre vie. Il y a comme une connivence.

“Gone Girl” : Bel hommage glaçant au film noir hollywoodien

 

"Gone Girl", de David Fincher. Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Carrie Coon, Neil Patrick Harris.
"Gone Girl", de David Fincher. Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Carrie Coon, Neil Patrick Harris.

Comment parler de ce film, sans risquer le faux-pas qui gâcherait le plaisir de ceux qui souhaitent le découvrir? Pas évident, du tout! “Gone Girl” est un “whodunnit”, un thriller au suspense tendu construit autour d’une énigme et rythmé par de multiples rebondissements. C’est aussi un bel hommage à un genre hollywoodien quasiment éteint : le film noir. Le film en joue, clairement. On pense notamment à “Assurance sur la Mort” (”Double Indemnity”). Oops, j’en ai peut-être trop dit…

 

Pour autant, ce n’est pas le meilleur de David Fincher. “Seven”, “Fight Club”, “The Social Network” et surtout “Zodiac” suscitent chez le spectateur un vrai plaisir sensoriel qui pousse à les revoir encore et toujours. Le ton ouvertement glacé et glaçant de “Gone Girl” a pour effet de… refroidir cet élan. Ce qui n’enlève rien au plaisir de la première vision.

 

Comme le titre l’indique, l’histoire part d’un fait divers : la disparition d’une femme, Amy Dunne (Rosamund Pike). On apprend que cette superbe blonde new-yorkaise a accepté de suivre son mari, Nick Dunne (Ben Affleck), écrivain raté, jusque dans sa petite ville natale du Missouri. Motif : rapprochement familial, pour lui. Pour elle, une terrible désillusion…

 

 

Construit en deux parties, le film se concentre d’abord sur l’enquête autour de la disparition. Très vite, Nick Dunne devient le suspect numéro 1 d’un possible crime. La deuxième partie apporte clairement la réponse à l’énigme tout en relançant le suspense. Le point de vue devient alors moins confortable pour le spectateur, générant un climat de malaise qui peut expliquer le clivage que suscite le film. Certains dénoncent des ficelles trop ostensibles, un manque de subtilité dans le propos, voire des incohérences. Sans parler des critiques plus politiques.

Aussi imparfait qu’il puisse être, “Gone Girl” n’en demeure pas moins courageux et captivant de bout en bout. La mise en scène est le plus souvent discrète, au service du récit, et, de temps à autres, se révèle explosive ou alors d’une beauté fulgurante (on n’est pas près d’oublier ce nuage de sucre), avec des partis pris audacieux (dont la fameuse scène choc qui explique l’interdiction aux moins de 17 ans aux Etats-Unis).

 

 

Ben Affleck, dans la peau du mari soupçonné de meurtre.
Ben Affleck, dans la peau du mari soupçonné de meurtre.

La qualité des personnages et surtout des interprètes est l’autre point fort du film. Ben Affleck est parfaitement choisi pour incarner cet Américain lambda, au regard éteint. Est-il réellement ce qu’il laisse paraître devant la caméra, à savoir la victime d’une machination? Pas si sûr, car Nick Dunne a des secrets…

Surtout, et merci Mister Fincher, “Gone Girl” a le mérite de révéler deux actrices époustouflantes : au premier chef, la très jolie Londonienne Rosamund Pike, que l’on avait à peine remarqué dans le mauvais James Bond, période Pierce Brosnan, “Meurs un autre Jour”. Disons qu’elle trouve enfin un rôle à la mesure de son talent et de son physique capable de souffler le chaud et le froid. Espérons que l’on assiste à une renaissance aussi réussie que celle, disons d’un Matthew McConaughey!

 

 

Carrie Coon fait sensation dans le rôle de la soeur jumelle de Nick Dunne..
Carrie Coon fait sensation dans le rôle de la soeur jumelle de Nick Dunne..


Et puis, celle qui aurait mérité encore plus de place à l’écran, Carrie Coon, tout aussi jolie et surtout très juste dans le rôle de la soeur jumelle de Nick Dunne. A elle seule, elle porte la part émotionnelle du film et parvient à fissurer l’atmosphère globalement glacée et glaçante. Beaucoup de “g” dans cette fin de phrase… L’Américaine de 34 ans n’avait joué que dans des séries TV, on espère bien la revoir très vite sur grand écran, de préférence dans un premier rôle.

Interstellar : une épopée spatiale ambitieuse qui joue avec nos nerfs

 

Evidemment, on pense à “Gravity”, d’autant plus que la notion même de gravité est au coeur du nouveau film de Christopher Nolan. Mais contrairement au film d’Alfonso Cuaron, “Interstellar” est bien plus qu’un film catastrophe, c’est une épopée aussi ambitieuse et palpitante que “Inception”. Le résultat est globalement très impressionnant, malgré quelques maladresses scénaristiques.

 

 

"Interstellar", de Christopher Nolan. Avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine... (DR)
"Interstellar", de Christopher Nolan. Avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine... (DR)

 

L’intrigue, au départ, évoque curieusement “Signs” de M. Night Shyamalan. On entre dans le quotidien d’une famille rurale américaine confrontée à une situation extraordinaire, voire paranormale : Cooper, un père de famille veuf (Matthew McConaughey) gère tant bien que mal une vaste exploitation agricole, aidé de son fils de 15 ans et de son beau-père (John Lightgow). Il y a aussi Murph, sa fille, âgée d’une dizaine d’années (Mackenzie Foy, une perle!). Elle entretient avec son père une relation fusionnelle, tous deux partageant le même goût pour les sciences. Cooper est en effet un ancien pilote de la Nasa reconverti, malgré lui, en fermier.

 

Le contexte de fin du monde est, dès les premières images, annoncé par le biais de témoignages, comme dans un documentaire télévisé : le pays est en proie à un manque cruel de nourriture. Les récoltes s’amenuisent d’année en année, du fait des épidémies et de phénoménales tempêtes de sable à répétition. La vie de la famille bascule le jour où Cooper et Murph décryptent un message venu d’ailleurs (un fantôme, selon Murph) adressé dans leur maison, par le biais du phénomène de gravité.

 

 

Matthew McConaughey et Mackensie Foy.
Matthew McConaughey et Mackenzie Foy.

 

Démarre alors un deuxième fllm dans le film, de science-fiction cette fois, plus fidèle au titre (”Interstellar”). Cooper est envoyé dans l’espace avec une équipe de scientifiques pour tenter de trouver une nouvelle planète sur laquelle l’humanité pourrait espérer continuer à vivre, la Terre étant condamnée à plus ou moins court terme.

 

Sur ces quelques lignes, on peut se dire que le scénario n’est pas d’une originalité folle. Le thème de la colonie spatiale ayant été vu et revu au cinéma ou à la télévision, notamment avec les films de Paul Verhoeven (”Total Recall”, “Starshipe Troopers”). Oui mais, fidèles à leur savoir-faire bien connu avec leurs précédents scenarii en commun, Christopher et son frangin Jonathan nous servent une intrigue à tiroirs qui dévie sans cesse les personnages et le spectateur, de la trajectoire annoncée au départ.

Très vite, le spectateur se retrouve-t-il dans la même incertitude que les protagonistes quant à leur devenir, avec cette même sensation physique de malaise que l’on éprouvait dans “Inception” au fur et à mesure que les personnages s’enfonçaient dans les profondeurs des limbes.

 

Ici, il ne s’agit plus de rêves, mais de l’espace tout aussi infini et étouffant. Les rebondissements s’enchaînent avec des surprises de taille (à commencer par le casting de fou qui se dévoile au rythme de l’intrigue). On sursaute à de nombreuses reprises. On se prend à avoir peur pour l’équipage, exactement de la même façon qu’on flippait notre race à bord du Nostromo dans le premier Alien.

 

 

Jessica Chastain et Casey Affleck, deux gueststars qui créent la surprise.
Jessica Chastain et Casey Affleck, deux gueststars qui créent la surprise.

 

La musique aux intonations quasi religieuses (grande présence de l’orgue et de sons électroniques) de Hans Zimmer contribue grandement à la montée en pression des scènes à sensation et à suspense. Comme dans “Gravity”, le spectateur se retrouve à vivre une catastrophe dans l’espace avec l’incertitude du dénouement. Cette séquence est réalisée d’une main de maître, avec une grande intensité et sans besoin de la 3D pour le coup.

 

L’une des grandes forces du film repose aussi dans le réalisme de son univers, depuis le centre spatial souterrain jusqu’aux vaisseaux, en passant par l’environnement naturel très disparate de chacune des planètes visitées. Ou encore ces robots doués d’intelligence artificiel – contrairement à dans la saga “Alien”, ces derniers ne peuvent être confondus avec des humains.

 

On pense à “Alien” mais aussi à “2001 L’Odyssée de l’espace”, surtout, dans la dernière partie, qui fait basculer l’intrigue dans le métaphysique, de façon inattendue même si le message final s’avère relativement limpide. On saluera la modestie des frangins Nolan de ne pas avoir cherché à rivaliser avec le génie visionnaire de kubrick. “2001 l”Odyssée de l’espace” n’a pas fini de faire couler de l’encre quant aux multiples interprétations et analyses que le film suscite aujourd’hui encore, 45 ans après sa sortie. Ce n’est absolument pas le cas d’”Interstellar” qui prolonge en quelque sorte la réflexion initiée avec “Inception” sur la notion de temps et de perception de l’espace.

 

 

Anne Hathaway en mauvaise posture.
Anne Hathaway en mauvaise posture.

 

Maladroit, le film l’est aussi par endroits. Il aurait gagné à être moins long, certains scènes semblent dispensables (la course poursuite avec le drone, dans la première partie, par exemple). Le passage plus embarrassant reste toutefois ce long monologue prononcé par le personnage d’Anne Hathaway, sur l’amour et son but caché. Pourquoi avoir voulu théoriser de façon aussi pompeuse ce qui aurait pu facilement être suggéré avec un minimum de subtilité ? La réflexion sur le temps qui passe est intéressante, mais par moments, elle se heurte à un problème de crédibilité chez certains acteurs. A commencer par Michael Caine, trop âgé pour le rôle.

 

A l’inverse, on saluera le choix de Matthew McConaughey dans le rôle principal. Aussi charismatique que Leonardo DiCaprio et Christian Bale, formidables interprètes des précédents films de Nolan, le protagoniste de “Mud” et “True Détective” apporte un mélange de virilité sexy et de sensibilité, entre le cowboy casse cou et le père de famille déchiré à l’idée de ne plus revoir ses enfants et surtout sa fille. En le voyant embarquer dans ce voyage interstellaire sans promesse de retour, on pense à la fameuse accroche du Spiderman de Sam Raimi : Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. Cooper a l’étoffe des héros malgré eux.

Et puis, merci M. Nolan de nous avoir épargné ce que l’on était sans doute nombreux à redouter : la sempiternelle romance entre le héros et la “leading lady”, même si les charmes de la belle Anne Hathaway sont, il est vrai, irrésistibles, et ce, dans n’importe quelle galaxie.